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LE VOYAGE PHILOSOPHIQUE

LE VOYAGE PHILOSOPHIQUE

Aliments pour une réflexion philosophique


LA SICILITUDE selon Dominique Fernandez

Publié par medomai sur 27 Septembre 2018, 20:25pm

Catégories : #SICILE, #SICILITUDE, #DOMINIQUE, #FERNANDEZ, #VOYAGE, #IDENTITÉ, #TABLIER, #FEMME, #PIETRAPERZIA, #ITALIE, #HISTOIRE

***

 

« La femme de Pietraperzia portait sur elle un tablier si rapiécé que les morceaux se chevauchaient, impossibles à compter, et de toutes les couleurs ; en sorte qu’il avait pris le double d’épaisseur et paraissait la housse de l’âne.

Son mari, qui le lui connaissait depuis le jour de leurs noces, n’en pouvait plus de la voir y mettre sans cesse la main pour le rapiécer, les morceaux n’étant jamais suffisants et le tablier s’en allant de partout ; et, le jour de la foire étant arrivé, il lui en acheta un nouveau.

La femme en le voyant n’avait pas assez d’éloges, car il était à fleurs ; et entre-temps elle se disait :

Quels beaux morceaux à découper là-dedans pour mon vieux tablier usé, comme ça je pourrai me le mettre même quand il y aura jour de fête.

Et s’étant armée d’une paire de ciseaux, elle commença à y découper en tous sens des morceaux pour son vieux tablier ; et, le travail fini, elle le montra toute contente à son mari :

Regardez, mon mari, comme mon tablier est maintenant si bien rapiécé qu’il a l’air flambant neuf. »

 

L'habitude de la misère, des haillons, ne suffit pas à expliquer le geste de la femme de Pietraperzia ; et celui qui verrait seulement dans cette anecdote une allusion à la pauvreté séculaire, à la pénurie existentielle du peuple sicilien, manquerait la signification première de ce mythe : la jubilation du bariolé et du composite. Le tablier offert par le mari était beau, de diverses couleurs, et à motif floral : mais il avait le défaut d'être d'une seule pièce, d'un seul tenant. Un tablier rapiécé, fait de pièces et de morceaux, est le seul qui puisse convenir à une femme de Sicile : c'est-à-dire d'un pays qui n'a pas une seule identité, mais d'innombrables. Qui a été sicane, sicule, grec, carthaginois, romain, byzantin, normand, souabe, angevin, espagnol, piémontais. Et qui ne sait pas encore aujourd'hui s'il est italien ou sicilien, ni même s'il fait partie de l'Europe ou de l'Afrique. En sorte que le tablier de la femme de Pietraperzia, rapiécé comme il est, est vraiment l'emblème de la Sicile ; l'image vestimentaire de trois mille ans d'histoire précaire, mouvante et sans cesse recommencée. Son emblème, son drapeau : en loques, mutilé, lamentable si l'on veut. Mais en même temps fier et glorieux, battant au vent de toute l'énergie vitale de ses couleurs intrépidement juxtaposées. »


 

Dominique Fernandez, Le voyage d'Italie, "Sicilitude I, Traditions et mythes", éd. Perrin, 2007, pp.783-784.

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